Rechercher sur le site

Ces hommes-là ne font plus rire !

Est-il nécessaire d’avoir recours au féminicide pour mettre en scène l’amitié entre hommes ?

Dans le film « Nos Femmes », de Richard Berry, tiré d’une pièce de théâtre éponyme d’Éric Assous, Simon étrangle sa femme dans un « accès de colère ». Il demande à ses deux amis de couvrir son meurtre. Loin de toute empathie pour la victime, il s’agit pour les protagonistes de mettre en place une stratégie pour échapper à la justice.
La question centrale que pose le film, sous prétexte d’une comédie et de la valorisation de l’amitié virile, est de savoir jusqu’où le cinéma français participe à banaliser les violences faites aux femmes et sa forme ultime : le féminicide.

Un cinéma français à contre-temps

La comédie est l’art du décalage. Ici, le comique repose sur le décalage entre ce qui serait la banalité d’une amitié virile et le désordre qu’introduit un événement présenté comme invraisemblable : le meurtre de sa femme par l’un des amis. Pourquoi cela ne nous fait-il pas rire ? Parce que ces artistes se trompent : nous vivons dans un monde où le féminicide n’est pas invraisemblable, où les violences faites aux femmes ne sont ni rares, ni impunies. Mais ce n’est pas tout : nous vivons dans un monde où l’amitié n’est ni masculine ni féminine, mais une relation enrichissante faite de découverte, d’empathie, qui permet de développer le meilleur de soi-même. Nous vivons dans un monde où l’amitié entre les personnes permet de continuer à vivre et à se battre pour que les plus faibles ne subissent pas toujours la violence des plus forts. Nous vivons dans un monde qui aspire à l’égalité.
Le recours au féminicide à des fins comiques est donc le symptôme de la subsistance dans une partie du cinéma français de réflexes d’un autre âge, en décalage avec la société moderne. Ce type de théâtre et de cinéma véhicule des valeurs d’un autre temps, le temps où Sacha Guitry triomphait sur les planches parisiennes faisant des femmes des créatures volages, légères, calculatrices ou perfides. Or, la société française n’est plus celle des années 1950.
On est ici au paroxysme de la culture machiste. Jusqu’au nom du film, « Nos femmes », ramenant les épouses au rang d’objet appartenant au mari.
Apparemment, cette tradition misogyne perdure dans une partie du petit monde culturel français. Eric Assous excelle à se jouer de la domination masculine dans ses pièces de théâtre pour mieux en rire et la justifier.
Qui de mieux pour produire le film « Nos femmes » que Thomas Langmann condamné en 2008 pour violences conjugales ? Qu’une partie du monde culturel installé collabore à banaliser le féminicide est d’autant plus grave que ce trio d’acteurs sait bénéficier d’un attrait important du public. Autant de sympathie donne pourtant une responsabilité dans le choix des œuvres dans lesquelles ils s’engagent. Ils méritent mieux et nous avaient habitués à mieux.
Quand l’entre soi masculin prédomine dans les mondes du théâtre et du cinéma, rien d’étonnant non plus à ce que la création soit déconnectée des réalités sociales et des aspirations à l’égalité. Selon le rapport de la sénatrice Brigitte Gonthier-Maurin, seuls 25 % des films diffusés sont des films de femmes et 75 % des metteurs en scène programmés dans les théâtres sont des hommes.

Inventons le cinéma du présent : notre société aspire à l’égalité !

L’Espagne produisait « Ne dis rien » il y a 10 ans. Aujourd’hui, ce pays est devenu un modèle de la lutte contre les violences faites aux femmes et le phénomène recule.
Je côtoie tous les jours des femmes qui luttent contre les violences, contre le harcèlement, pour l’autonomie des femmes dans un monde qui sépare l’humanité en deux. En 2015, la société française aspire à une culture populaire, émancipatrice et féministe.
Oui, nous pouvons et nous devons critiquer politiquement une œuvre – aussi mauvaise soit-elle - qui fait du féminicide le prétexte d’une comédie sur l’amitié et le faire avec la même détermination que celle qui nourrit tous nos combats. La liberté de création va de pair avec la liberté de la critique : une critique politique qui dénonce, combat et condamne la diffusion des valeurs d’inégalité, de violence et de haine dans toutes les sphères de la société, y compris dans celle de la culture.