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Courrier de l’association "Non au CDG Express" à M. Hulot, Ministre de l’Ecologie

Monsieur le Ministre,

Votre nomination au poste de Ministre de l’Ecologie marque une étape importante dans l’ascension de l’écologie dans la hiérarchie des ordres du jour politiques.
En vous proposant ce ministère de premier plan, le Président de la République a décidé de nous envoyer un message fort : l’écologie et les questions environnementales sont un enjeu majeur pour la France, et le Ministre choisi pour les défendre est issu du terrain et du mouvement associatif.

Compétent et légitime, vous suscitez l’espoir de nombreuses organisations comme la nôtre qui estiment que l’écologie, c’est-à-dire la place de l’Homme dans le monde et dans la nature, ne doit pas être subordonnée à des intérêts particuliers et égoïstes.
Respecté et écouté, vous n’en êtes donc pas moins très attendu.
C’est pourquoi nous vous demandons aujourd’hui de vous positionner clairement sur un dossier brûlant par son actualité et par les impacts délétères qu’il aura sur des millions de personnes, le CDG Express.

Le CDG Express est une liaison privée qui prétend voir le jour en 2024, proposant un trajet Aéroport de Roissy – CDG – Paris – Gare de l’Est direct pour un temps estimé de 20 minutes, au coût prévisionnel de 24 euros le ticket.
Ce train, qui ne dessert aucune gare du quotidien, qui ne sera pas accessible au pass Navigo, effectuera des navettes de 5h du matin à minuit, en occupant les sillons aujourd’hui dédiés à la ligne K, au TER Picardie, au fret et aux voies de report du RER B en situation perturbée.

Les infrastructures nécessaires à la réalisation de cette ligne reposent entièrement sur des deniers publics, (société de projet abondée en fonds propres par SNCF et ADP, emprunt garanti par l’Etat) et coûtera au bas mot 1,7 milliards d’euros au contribuable, malgré les engagements gouvernementaux. Ignorant dans les projections financières l’arrivée de la ligne 17 du Grand Paris Express ou encore l’impact du prix du billet, le montage financier du projet est plus que précaire et n’apporte aucune garantie, si ce n’est au futur exploitant dont on sait déjà que lui bénéficiera d’une rentabilité « acceptable ». A l’image de l’UP express de Toronto, c’est donc vers un fiasco financier que l’on se dirige.

Nous ne pouvons développer en profondeur tous ces arguments, souhaitant privilégier la clarté et la relative concision du courrier. Nous souhaiterions néanmoins nous attarder sur trois points qui nous semblent fondamentaux et qui je l’espère parleront autant à votre sensibilité écologiste qu’à votre âme citoyenne, républicaine, démocrate.

Tout d’abord, bien entendu, les questions environnementales.
En effet nous sommes interpellés par l’absence d’actualisation de l’étude d’impact depuis 2007. Pourtant, la géographie urbaine, les réseaux de communication et les données environnementales ont profondément changé, tout autant que l’environnement juridique entourant les projets d’infrastructure d’une telle envergure (Loi Grenelle II). En outre, de nombreuses lacunes ont été relevées dans ce dossier, certaines résultant de l’insuffisance initiale de l’étude d’impact, d’autres ignorant les nouvelles réglementations. Ainsi sont obsolètes ou manquantes les données relatives à l’hydrographie, aux mouvements de terrain, à la sismicité, aux remontées de nappe phréatique, à la qualité de l’air, aux continuités écologiques, à la prise en compte des risques industriels, aux sites Natura 2000, aux plans régionaux d’élimination des déchets, aux plans départementaux des itinéraires de randonnée, aux études acoustiques etc…

De surcroît, il nous parait fondamental de souligner que cette voie ferroviaire, pour être intrinsèquement écologique, est néanmoins une source de pollution majeure pour deux raisons : elle accompagne la croissance de l’aéroport dont les dirigeants se fixent l’objectif d’une fréquentation doublée d’ici 20 ans, et elle ne fera qu’intensifier la congestion des réseaux, en dégradant la qualité des transports du quotidien sans en soulager la fréquentation ni même absorber les nouveaux passagers attendus qui se reporteront vers l’existant ou vers la future ligne 17 plutôt que vers une ligne cul-de-sac et hors de prix.

Concernant les nuisances sonores, le problème est simple : elles n’ont même pas été prises en compte, à tel point que c’est au cours de l’enquête publique que les participants ont arraché au gestionnaire une maigre enveloppe et un vague engagement pour les réduire. L’impact sur le projet Chapelle Charbon qui vise à donner une respiration à ce quartier du 18ème arrondissement en prévoyant notamment la création d’un parc de plusieurs hectares (11 hectares), n’est pas non plus pris en compte. Mais qu’en restera-t-il s’il est traversé par la ligne CDG express, au rythme d’un train toutes les 7 mn ?

Dans son discours au Parlement réuni en Congrès, Monsieur Macron, Président de la République, a fait avec justesse un état des lieux : « Trop de nos concitoyens se sentent prisonniers de leurs origines sociales, de leurs conditions, d’une trajectoire, qu’ils subissent. Enclavement, isolement, absence d’accès aux transports... assignent à résidence des milliers de nos compatriotes. »

Nous ne saurions mieux dire. Pourtant, le CDG Express représente très exactement ce que le Président dénonce. Nous nourrissons donc l’espoir que M. Macron Président infirmera M. Macron ministre, qui avait, lors d’une loi adoptée grâce à l’article 49.3, autorisé le gouvernement à légiférer par ordonnance pour relancer le projet CDG Express.

Fruit de ce débat public confisqué, le CDG Express est porteur de nuisances majeures sur les transports du quotidien. Seront impactées les lignes B et E du RER, ainsi que les lignes H, K, P du Transilien et le TER Picardie, sans parler du fret. Le STIF estime à 1,5 milliards d’euros le déficit de recette lié à la perte de ponctualité sur la ligne B qui transporte chaque jour 900.000 passagers, contre à peine 20.000 attendus pour le CDG Express. L’impact sur les autres lignes n’est même pas chiffré.

Le RER B est déjà proche de la saturation, en témoignent notamment les innombrables incidents (et donc retards) qui émaillent chaque semaine les migrations pendulaires des franciliens. Et si les gestionnaires du réseau parviennent à présenter des chiffres de ponctualité acceptables, c’est bien parce qu’ils ne tiennent pas compte des tranches horaires dans lesquelles ont lieu les incidents, et donc du nombre de passagers impactés. Autrement dit, les incidents ont rarement lieu en heure creuse. Et à l’heure où nous écrivons ces lignes, malgré la demande du STIF, rien n’indique que le RER B soit privilégié en cas de situation perturbée, non seulement sur les voies DIR, mais aussi sur les voies BIS qui sont ses voies normales !
Une des solutions efficace et à court terme pour désengorger le réseau serait d’augmenter la fréquence de la ligne K. Des sillons sont disponibles puisque 8 CDG Express peuvent y passer chaque heure, prétendument sans nuire à cette ligne. Pourtant, ce n’est pas le choix qui a été fait, et les effets néfastes seront eux bien réels. Ce n’est pas nous qui l’affirmons, mais le STIF.

Le constat est donc le suivant : pas un seul des organismes compétents consultés n’a manqué de souligner l’impact négatif du CDG Express pour les transports du quotidien (STIF, Autorité environnementale, ARAFER, Cour des comptes…), pas un seul n’a manqué de sommer le gestionnaire de fournir des garanties solides sur ce sujet, à l’instar de la commission d’enquête. Et pourtant, près d’un an et demi après les premiers avis en la matière, absolument aucun document écrit n’existe, ni même aucun engagement oral, pour apporter des réponses nettes et précises à ces questions primordiales.
A l’inauguration des nouvelles lignes LGV il y a quelques jours, le Président de la République l’a réaffirmé : « Le combat que je souhaite engager pour les années à venir est celui des transports du quotidien, c’est celui de l’ensemble des mobilités prioritaires à mes yeux. »
Pourtant, le CDG Express va induire des nuisances majeures et structurelles sur le réseau ferré du quotidien, tous les acteurs concernés en ont conscience, et tout se passe néanmoins comme si cela n’avait aucune importance.
Pour toutes ces raisons nous considérons que le CDG Express est une infrastructure affirmant un développement territorial ségrégatif.

Oui, nous dénonçons avec fermeté une ligne dont le dimensionnement et l’emballage marketing montrent clairement le choix fait en faveur de l’industrie du luxe, la clientèle d’affaires et le confort des touristes fortunés plutôt que la volonté d’inclure l’aéroport dans un espace public commun, partagé et respectueux de ceux qui vivent à côté de l’aéroport, qui vivent de l’aéroport, mais dont la santé et les conditions de vie continuent de se dégrader à cause de l’aéroport.

En faisant du CDG Express une priorité, malgré ses nuisances qu’il n’est pas exagéré de qualifier d’ « extraordinaires » au regard du peu de bénéfice qui en ressort, l’Etat fait clairement un choix de classe, celui offrant aux plus riches la possibilité de traverser les banlieues populaires en cachant sa réalité urbaine (150 millions€ budgétés pour y parvenir), tandis que Paris se gentrifie un peu plus chaque jour, refoulant ses habitants les plus modestes à ses portes.

Vous devez réaliser à quel point cette pudeur mondaine constitue une insulte monumentale à la dignité des habitants de Seine-Saint-Denis, de Seine-et-Marne et du Nord de Paris. A quel point le CDG Express matérialise physiquement la fracture sociétale que chacun feint de dénoncer sans jamais tenter par les actes de la réduire.
L’Etat ne peut plus se rendre responsable de ce type de politiques d’aménagement discriminatoires, à l’heure où le paysage institutionnel n’a jamais autant changé en si peu de temps, à l’heure l’on nous demande de penser la ville et les régions de demain.

Le philosophe John Rawls rappelle avec sagesse qu’une société juste repose sur la reconnaissance de la valeur intrinsèque égale des êtres humains, tout en s’efforçant d’atténuer la différenciation sociale issue des inégalités économiques. En oubliant le présupposé moral de cette proposition, vous vous apprêtez à abandonner ce qu’il restait de prétention éthique aux politiques publiques de développement du territoire.
Ce n’est donc pas un arbitrage d’urbanisme que nous demandons, mais bien un réel choix de société, qui sera décisif pour plusieurs décennies.

Et nous comptons sur vous pour arrêter dès à présent ce projet écologiquement, socialement et économiquement irresponsable. Nous sommes favorables à une meilleure desserte de l’aéroport, mais une desserte utile à tous.
Notre association, regroupant citoyens, élus, syndicats, collectivités locales et d’autres associations, est forte de son expertise sur les questions de transport et de développement urbain en Ile-de-France. Nous sommes à votre disposition pour construire avec vous la société de demain.

Nous vous prions de croire, Monsieur le Ministre, en l’expression de notre plus haute considération.

Pour l’association « Non au CDG Express »

Publié le

11 juillet 2017

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