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Débat organisé sur les places de Paris

Intervention de Nicolas Bonnet Oulaldj

Madame la Maire,

Madame la Maire, Monsieur le Préfet, mes chers collègues, de la place Tian’anmen à la place Plaza de Mayo de Buenos Aires, en passant par la place Tahrir au Caire, la Puerta del Sol de Madrid jusqu’au récent mouvement Occupy, les places ont toujours été dans la culture politique des lieux essentiels de manifestations et de débats publics. L’Histoire de notre ville et de ses places est marquée par ces grands moments de liesse, de tristesse et de revendication collective.

Deux d’entre elles, qui sont en débat aujourd’hui, en sont l’illustration : la Bastille et la Nation. En 1789, devant la forteresse de la Bastille, le peuple en armes décide d’abattre le symbole arbitraire monarchique en détruisant la prison. Il prendra l’habitude de se réunir sur la place parisienne qui est, à cette époque, la frontière entre Paris et son remuant Faubourg-Saint-Antoine.

Cette place, dans l’imaginaire populaire, est associée aux moments les plus beaux, mais aussi les plus dramatiques de notre histoire. C’est là que les révolutionnaires de 1830 sont enterrés dans la crypte du Génie de la Bastille ; c’est là qu’en 1848, des combats pour la liberté ont eu lieu ; c’est aussi là qu’au moment de la Commune, des barricades se sont érigées.

C’est sur la place de la Nation que le 9 février 1934, les deux manifestations communiste et socialiste se rassembleront pour s’unir contre le fascisme. C’est sur la place de la Bastille le 14 juillet 1935 que les trois grands partis de la gauche scelleront l’engagement du Front Populaire pour le pain, la paix et la liberté, et la dissolution des ligues factieuses.

En 1981, c’est à la place de la Bastille que François Mitterrand fêtera sa victoire. Jacques CHIRAC avait, lui, choisi la République en 2002, son score venant en écho à l’immense manifestation du 1er mai entre République, Bastille et Nation, transformée en mobilisation nationale contre LE PEN.

C’est aussi à la Bastille que certains d’entre nous ici présents fêteront la victoire du vote "non" au référendum de 2005 sur le traité constitutionnel.

C’est à la Bastille que les grands concerts de la Fête de la musique ou la Techno Parade se déroulent et d’où partiront les premières Gay Pride, rassemblant quelques centaines de militants, avant que des milliers s’y retrouvent récemment avec les marches de la Fierté.

Voilà pourquoi l’aménagement de ces places les rend plus accessibles et plus agréables et doit se faire dans le respect de ce qu’elles sont aussi des lieux de manifestations revendicatives et festives.

Il est important que l’histoire de ces places soit plus visible durant les travaux et après, car elles sont une part importante de notre patrimoine mémoriel, par exemple par la pose de bornes mémorielles.

Afin que ces places soient réellement accessibles, un de nos vœux demande que l’on réactive aussi le projet d’aménagement nouveau pour améliorer l’accessibilité des malvoyants, malentendants et sourds, dit "Panammes", pour que la place de la Bastille et ses environs soit un quartier expérimental pour la vision et l’audition.
Ce serait formidable que Paris s’appuie sur les recherches et les expérimentations de l’Institut de la Vision, mondialement connu, tout comme l’hôpital des Quinze-Vingts, qui est le deuxième pôle mondial après Boston en matière de soins et de recherches sur la cécité. L’Institut de la Vision possède déjà en son sein un site-lab. Avec l’aménagement de la place de la Bastille, voilà une belle opportunité pour en faire un véritable laboratoire, afin de concevoir la ville pour que tous les handicaps soient mieux pris en compte, en tenant compte des avancées de la recherche.

Enfin, à travers un second vœu, je vous demande que l’on répare un oubli historique important : celui de la répression sanglante de la manifestation du 14 juillet 1953 place de la Nation. Comme tous les 14 juillet depuis 1935, après la parenthèse de la guerre, à l’appel du mouvement de la paix de la C.G.T., du parti communiste français et de nombreuses organisations progressistes, des dizaines de milliers de Parisiens célèbrent le 14 juillet.

Les travailleurs algériens qui participent avec leur organisation, le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, sont surveillés. Depuis la répression de Sétif en 1945, les autorités françaises craignent la contagion de l’indépendance. Il est interdit de brandir le drapeau algérien et de crier des slogans pour l’indépendance.

A la fin de la manifestation, la police tire. Une quarantaine de manifestants sont blessés et sept manifestants sont tués : six algériens, Amar Tabjadi, Abdallah Bacha, Larbi Daoui, Abdelkader Dranis, Mohammed Isidore Illoul, Medjen Tahar, et un français, Maurice Lurot, militant de la C.G.T. et du P.C.F. L’enquête sera rapidement menée et la police est définitivement blanchie par un jugement en appel en 58. Entre les deux dates, il y aura le soulèvement du 1er novembre 54 et la guerre d’Algérie, qui ne finira qu’en 62.

Ces militants, morts pour leur cause, dans un combat inégal et violent, n’auront pas eu droit à un hommage, même en Algérie, car morts trop tôt, avant l’insurrection de novembre, et appartenant au M.T.L.D., qui n’est pas encore le F.L.N. Comme il a fallu des années pour que l’on répare l’injuste oubli du massacre du 17 octobre 1961, mon groupe souhaite que l’on puisse apposer une plaque place de la Nation, là où sont tombés ces hommes.

Déjà le film, "Les balles du 14 juillet 1953", de Daniel KUPFERSTEIN, dont la projection avait eu lieu dans notre Hôtel de Ville, avait commencé à lever le voile sur cette page méconnue de notre histoire parisienne et nationale.

Ce n’est que de justice de réparer ainsi un oubli historique, dont je sais que pour les familles des victimes, tant algériennes que françaises, il est essentiel que l’on reconnaisse les responsabilités d’un gouvernement qui avait dès 1953 choisi la répression et l’affrontement.

Je vous propose donc qu’avec la rénovation de cette place de la Nation, une plaque soit apposée.

Je vous remercie.

Publié le

29 mars 2016

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