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Intervention d’Emmanuelle Becker sur l’Aménagement des Rythmes Educatifs

Intervention en séance du Conseil de Paris du 14 octobre 2013

Monsieur le Maire, chers collègues,

Aux mois de décembre et de mars derniers, nous vous avions fait part de notre préoccupation de la mise en place de la réforme des rythmes dès cette rentrée scolaire. En décembre, nous avions ainsi présenté un vœu en écho aux inquiétudes de la communauté éducative pour notamment que la ville s’engage à ce qu’aucune modification de l’organisation de la semaine scolaire ne soit mise en place par la Mairie de Paris à la rentrée 2013 sans une large concertation avec l’ensemble de la communauté éducative. En février, nous déposions un vœu pour la création d’une vraie filière animation, afin de garantir formation et sécurité de l’emploi aux animateurs des temps périscolaires, et la fin du recours aux vacations.

Nous avons insisté pour que cette réforme fasse l’objet d’un débat au sein du Conseil de Paris. A cette occasion, en mars, nous vous avions dit notre déception : la concertation menée n’était pas à la hauteur de nos attentes, ni celles des enseignants, des parents et des personnels. Alors que Paris se précipitait pour appliquer cette réforme, ils redoutaient l’improvisation – et nous aussi.

Car l’école est un bien commun d’aujourd’hui et de demain. Elle est au cœur de ce qui rassemble la gauche : donner les mêmes chances à tous en dépit des inégalités de la naissance. Aujourd’hui, l’éducation nationale traverse une crise profonde après dix ans de casse systématique orchestrée par la droite. Nous évoquons aujourd’hui les écoles élémentaires et les maternelles, mais il y aurait beaucoup à dire sur les collèges et les lycées – dont la situation ne s’améliore pas malgré les annonces. Les classes sont toujours aussi surchargées, avec toujours plus d’enseignants vacataires et moins de surveillants. Dans les écoles élémentaires et les maternelles, la mise en place à la hussarde de cette réforme des rythmes scolaires, dès la rentrée, n’a fait que désorganiser les classes et les rythmes – comme nous le craignions. Cette réforme apparaît comme un passage en force qui met l’école sans dessus dessous. La colère de la communauté éducative dont les directeurs d’école est un appel à l’aide. La communauté éducative rassemblée nous dit que la copie de cette réforme est mauvaise et qu’il faut la recommencer – Entendons-la. Car nous partageons avec elle, cette ambition d’une école et d’un périscolaire de qualité pour tous.
Nous devons aux Parisiens de ne pas détourner la tête. Paris doit porter une exigence de lucidité, et la relayer auprès du Ministre de l’Education Nationale. L’application de cette réforme est un échec. Et pourtant, les parents, les enseignants, les animateurs, les ASEM ne lui sont pas hostiles par principe. Il faut agir vite, et juguler la désorganisation qui s’installe dans les salles de classes et dans le quotidien des Parisiens. S’aveugler plus encore serait une faute : une faute démocratique et une faute pour l’école. Car l’école a besoin d’aller de l’avant, d’engager d’autres réformes, plus difficiles et plus essentielles encore, pour lutter contre l’échec scolaire. On n’en réussira aucune si l’on sacrifie celle des rythmes – qui n’était pourtant certainement pas la priorité pour une refondation de l’école. Si la première pierre d’un dialogue retrouvé avec la communauté éducative, d’une reconquête d’un enseignement public de qualité, est friable, irrégulière, déjà fissurée avant d’être posée.

La colère des enseignants et la frustration des agents de la ville ne souffrent ainsi pas de discussion. A Paris, le SNUipp-FSU, premier syndicat en primaire, a annoncé 90 % de grévistes dès la première grève à Paris. Et le mouvement touche beaucoup d’autres collectivités qui ont, elles aussi, tenté d’appliquer la réforme. Les enseignants ont l’impression de ne pas avoir été écoutés. Depuis plusieurs années, ils tirent la sonnette d’alarme : trop d’élèves par classe, des conditions de travail difficiles, une formation à revoir, des inégalités croissantes entre les élèves et entre les établissements. Depuis des années, les gouvernements font – au mieux – la sourde oreille. Dans ce contexte, une réforme des rythmes scolaires, qui desserre l’étau de la semaine de quatre jours mise en place par Xavier Darcos en 2008, avait au moins le mérite d’annoncer une reprise du dialogue entre les enseignants et l’Etat. Leur colère d’aujourd’hui est à la hauteur de leur déception. Non seulement leurs craintes n’ont pas été écoutées, à l’image de l’indifférence qui a accueilli l’avis très négatif du Conseil Supérieur de l’Education sur le décret d’application de la réforme, mais la communauté éducative n’a pas été associée à sa mise en œuvre. Aujourd’hui, elle dénonce la confusion entre l’enseignement et les activités périscolaires, des perturbations et des dysfonctionnements systématiques. Et pour toute réponse, la méthode Coué du Ministère de l’Education nationale n’arrange rien. On l’a entendu à plusieurs reprises, enseignants, animateurs et parents s’inquiètent de classes et d’enfants déjà dépassés et fatigués. Une enquête menée par les syndicats depuis le 16 septembre le confirme jour après jour : on se croirait en fin de trimestre alors que la rentrée ne date que de quelques semaines.

Car c’est peut-être le plus criant, le plus préoccupant dans les témoignages des enseignants, des animateurs et des parents : les élèves sont déjà épuisés. Il n’y a pas deux jours qui se ressemblent, les contenus varient, l’horaire de fin de la journée change. La multiplication des adultes référents ajoute à la confusion, d’autant plus que les petits Parisiens peinent parfois à comprendre qui fait quoi – et quand. Le but de cette réforme est pourtant de mieux répartir les temps de travail, la semaine et la journée, en fonction du rythme des enfants : clairement, cette organisation est à revoir après quelques semaines. Car il s’agit de mieux agencer le temps scolaire afin de programmer les enseignements au meilleur moment, et de donner à tous les enfants l’accès à des activités notamment culturelles et sportives. Aujourd’hui, le résultat est en totale contradiction avec les intentions de départ. Le nouveau tempo n’est tout simplement pas le bon, trop irrégulier et trop brusque.
D’un établissement à l’autre, tout change. Et au lieu de contribuer à gommer les inégalités, cette réforme, ainsi mise en œuvre risque à présent de les amplifier, malheureusement. A l’échelle nationale, d’un territoire à l’autre, d’une collectivité à l’autre, les disparités sont nombreuses. Sans visibilité à long terme sur le financement de la réforme, comme nous le disions déjà en mars, le risque d’un renforcement des inégalités territoriales est réel. A Paris, si la collectivité a fait un effort indéniable, il manque à l’évidence des personnels. Et surtout – spécificité parisienne – il manque des locaux. Dans 70% des écoles selon les syndicats. L’exiguïté des écoles parisiennes est proverbiale, elle est surtout incompatible avec l’application telle quelle de cette réforme. Il s’ensuit aujourd’hui des problèmes d’hygiène, de matériel, d’organisation sur l’occupation des locaux. Sans compter, encore une fois, des confusions entre le périscolaire et l’enseignement, puisque trop souvent, c’est dans la classe même que les animateurs sont obligés d’intervenir et sur des matières relevant jusqu’à présent de l’école. Une situation qui n’est pas prête de s’arranger quand la pluie et l’hiver s’en mêleront : la cour de récréation cessera d’être une solution occasionnelle. L’utilisation de ces locaux doit être revue et repensée. Dans ces écoles profondément troublées, d’autres problèmes surgissent encore et s’ajoutent à la désorganisation : des adultes en trop grand nombre dans l’école, parfois inconnus des parents et des professeurs, des risques pour la sécurité des enfants, des agents d’entretien qui n’ont plus le temps ni les moyens d’assurer la propreté des classes et des locaux. Il faut dire que ce n’est pas facile quand 90 ou 100 % des locaux sont occupés en permanence…

La situation, en l’état, est ubuesque. La surdité apparente du gouvernement, elle, est incompréhensible. Les cris d’orfraie de l’opposition, indécents. Mais la droite a beau jeu de critiquer, et l’amnésie lui va si bien : c’est elle imposa la semaine de 4 jours en 2008, et à la Hussarde ; c’est elle qui a supprimé des dizaines de milliers de postes d’enseignants ; c’est elle encore qui disait préférer le prêtre au professeur quand il s’agit de transmettre des valeurs ; c’est elle, enfin, qui cajole l’école privée et méprise l’école publique. La droite a fait la guerre contre tout ce qui ressemblait à un enseignant et à une école publique pendant dix ans : elle peut ravaler ses leçons. Les jeunes en échec scolaire, les enfants en grande détresse sociale, elle les a abandonnés. Elle n’a écouté personne, elle n’a rien fait sinon casser, briser et laisser pourrir. Plus grave peut-être encore : elle n’en avait rien à faire. Sa négligence et sa légèreté dans la conduite des affaires scolaires a laissé des traces profondes, et une école en crise. C’est parce que l’école sort de dix années catastrophiques qu’il nous faut agir vite et changer de traitement quand celui-ci ne convient manifestement pas. Le quinquennat de Nicolas Sarkozy, notamment, a fait de l’éducation nationale un bouc émissaire, une variable d’ajustement et une quantité négligeable, nous ne pouvons pas nous permettre à notre tour d’agir au mépris des réalités.

A la situation critique qui est celle des écoles, une seule solution : la réécriture du décret d’application de la réforme. Le plus vite possible, certes, mais surtout en association avec la communauté éducative. Il faut permettre à un enseignement de qualité d’accueillir des activités périscolaires adaptées – mais lesquelles ? Les enseignants, les personnels, les animateurs ont leur mot à dire à ce sujet, d’autant plus après ces quelques semaines difficiles. Mais telle qu’elle est actuellement appliquée, la réforme les oppose, les met en concurrence, parfois dans les mêmes lieux et dans l’esprit même des enfants. Au sortir de dix ans de casse par la droite, des Etats Généraux de l’école n’auraient pas été un luxe. Ils s’imposent d’autant plus aujourd’hui. La communauté éducative dans son ensemble sort d’une année de bouleversements, déchirée, parfois désunie : elle a besoin d’être au cœur de nos débats et de nos processus de décision.

En attendant la réécriture du décret et ces États Généraux, que faire, cependant ? L’école est un sujet trop important pour risquer l’impréparation et la hâte – et dans quelque sens que ce soit. Il nous faut adopter des mesures transitoires, afin de permettre aux écoles parisiennes de remédier aux principaux dysfonctionnements de la réforme sans pour autant revenir à la semaine de quatre jours. Ce serait en effet, en cours d’année, un bouleversement supplémentaire insupportable. Par un vœu, nous demandons ainsi des moyens –financiers – pour de nouveaux matériels spécifiques pour le périscolaire – mais surtout humains. Car au regard du taux d’inscription des enfants fréquentant les activités, la ville doit recruter des animateurs supplémentaires dès à présent, avec BAFA et spécialités. De même, pour faire face à la réorganisation des temps et à la confusion qui s’ensuit, les effectifs de REV et de personnels de ménage doivent être augmentés, afin de garantir des écoles sûres et propres, et des conditions de travail acceptables pour les enseignants. Enfin, nous demandons, mais nous y reviendrons, la présence d’une ASEM par classe de maternelle sans attendre 2016, ainsi que le recrutement d’AVS pour encadrer les jeunes Parisiens en situation de handicap –qui dispose du même droit que tout autre enfant d’accès à l’enseignement, à la culture et aux loisirs. Par ailleurs, au chapitre des moyens, nous n’oublions pas la question des locaux, dont la pénurie et l’exiguïté sont une spécificité parisienne. Des solutions doivent être trouvées au plus vite.

Un cas particulier appelle cependant des réponses particulières de notre part. Je veux parler de l’école maternelle, qui est aujourd’hui la plus fragilisée par les nouveaux rythmes scolaires. L’introduction de ces nouveaux rythmes désoriente profondément les plus jeunes. Les problèmes d’horaires, le manque de repères, le nombre d’intervenants ont fait des ravages en maternelle – sans parler de ces anecdotes navrantes de siestes interrompues pour pratiquer des activités périscolaires ou libérer des locaux. A cet âge-là, les enfants ont besoin d’un soin particulier et de personnels spécifiquement formés. Le Groupe communiste et élus du parti de gauche demande depuis plusieurs années un ASEM par classe. Les rythmes doivent être revus, notamment en petite section, mais pas de cette manière. Et la désorganisation due à la réforme, qui a fait chuter le taux d’encadrement de 1 adulte pour 10 enfants en maternelle à 1 adulte pour 14 nous impose de presser le pas. C’est aujourd’hui que les petits Parisiens ont besoin de notre aide. Ils ont tout simplement besoin que l’école, devenue un lieu flottant, incertain, retrouve sa sérénité.

Un vœu de l’exécutif nous est aujourd’hui présenté . Plusieurs des considérants démontrent que nous n’avons pas la même appréciation sur la manière dont a été menée la concertation avant la mise en place de la réforme. Mais plusieurs demandes que nous formulons ont été entendues. Nous espérons qu’elles permettront très rapidement de pallier aux dysfonctionnements dans les écoles tout en attendant au niveau national une réécriture du décret. Au risque de devoir constater par la suite que cette réforme n’a été qu’un échec.

Si la ville de Paris a tenu à être la première à appliquer la réforme des rythmes scolaires, elle doit aujourd’hui redoubler de lucidité pour sortir de l’impasse. Soyons les premiers à écouter la colère et le désarroi de la communauté éducative. Soyons les premiers à porter et à imposer la réécriture du décret. La situation actuelle, avec ses dysfonctionnements, blesse et désunit des Parisiennes et des Parisiens qui nous ont, eux, toujours soutenus dans nos combats depuis 2001. Sachons leur rendre la pareille : agissons.

Je vous remercie.

Publié le

14 octobre 2013

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