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Intervention d’Hervé Bégué sur le voeu de l’exécutif relatif à la lutte contre la grande exclusion

Intervention en séance du conseil de Paris des 16 et 17 juin 2014

Madame la Présidente, mes chers collègues,

Vous avez souhaité faire de la lutte contre la grande exclusion la grande cause de la mandature, nous saluons cette initiative. Nous la saluons car aujourd’hui à Paris, nous sommes nombreux, malheureusement, à estimer que la grande exclusion gagne du terrain.

Je vais essayer de faire en sorte que mon propos soit le plus objectif possible. Il me semble que nous devons tous nous plier à cet effort si nous voulons prendre la juste mesure du phénomène de la grande exclusion et y apporter des réponses qui soient à la hauteur.

Je vous dis cela car il faut selon moi dépasser une approche strictement émotionnelle de la grande exclusion. Les médias nous le voyons tous ont longtemps privilégié un traitement presque sensationnel du problème, faisant les gros titres avec le premier décès d’un sans-abri au début de l’Hiver. Chaque année, l’opinion publique s’en émeut, les pouvoirs publics lancent de mesures exceptionnelles, ce que l’on appelle la gestion au thermomètre, en concentrant les moyens sur la période hivernale : dispositif extraordinaire de veille sociale, ouverture de lieu de mise à l’abri, de centres temporaires d’hébergement d’urgence… qui ferment leur porte dès que les températures remontent, en laissant les personnes à la rue, sans solution.

Pourtant, comme le collectif « les morts de la rue » nous le rappelle régulièrement, on meurt dans la rue autant en été qu’en hiver. Mais cela, les médias n’en parle pas et, malheureusement, de trop nombreuses personnes n’en ont pas conscience.
Pour sortir de cette logique, il faut prendre la pleine mesure de la grande exclusion. Seulement voilà, construire des données objectives dans ce domaine, sur les personnes sans domicile fixe, n’est pas chose facile. Plusieurs études font état de 12 à 15 000 personnes sans domicile fixe à Paris. L’institut d’aménagement et d’urbanisme d’Île de France dénombrait en 2009, 41 600 personnes sans domicile fixe ayant une domiciliation administrative à Paris.

Au-delà des chiffres, nous savons également que la grande exclusion touche de plus en personnes aux profils très variés. Aujourd’hui le SDF n’est pas qu’un homme seul, en 2014 le SDF peut être une femme seule, il peut vivre dehors en famille accompagné de ses enfants, il peut même être mineur et isolé. Il a parfois recours au 115 qui est de moins en moins en mesure de lui apporter une réponse positive. Cet hiver, 45% des demandes au Samu Social de Paris n’ont pas données lieu à hébergement. Il peut aussi travailler en journée, être rémunéré, et pourtant à la nuit tombée il rejoint une tente dans le bois de Vincennes ou la banquette de sa voiture avant de recommencer le lendemain. C’est peut-être la plus grande difficulté à laquelle nous devons faire face aujourd’hui. Les dispositifs doivent prendre en compte ces évolutions, ce que la Ville a d’ailleurs commencé à faire depuis plusieurs années.

J’en reviens maintenant au vœu qui nous est présenté aujourd’hui. Je ne vous cache pas que le groupe Communiste-Front de Gauche attendait plus de chose de ce vœu : qu’il fixe des objectifs clairs, des échéances à laquelle les atteindre et précise les moyens qui seront attribués à cette grande cause.

Malgré cette déception, nous estimons que la démarche qui nous est présentée est positive. Il est nécessaire d’asseoir tous les acteurs _ l’Etat et ses différents services, les associations et les professionnels _ autour d’une table pour travailler à un Pacte parisien contre la grande exclusion.

D’abord parce que la Ville agit ici sur une compétence exclusive de l’Etat. Cet élément, il en faut pas hésiter à le rappeler : l’Etat, lui seul, détient la compétence de la lutte contre la grande exclusion. Nous serons ainsi très attentifs aux positions que l’Etat adoptera sur ces sujets, je pense notamment à la question des domiciliations administratives et surtout à la question de l’hébergement d’urgence.

Ensuite parce que de l’avis de tous, le système actuel arrive en bout de course. L’exemple de l’hébergement d’urgence est particulièrement symptomatique : le nombre de familles hébergés par le Samu social 75 est en constante augmentation depuis le début des années 2000, de trop nombreuses familles restent plusieurs années dans le dispositif, les financements qui y consacré sont très important et sans commune mesure avec ceux consacré au maintien dans le logement, solution qui est pourtant globalement bien moins couteuse.

Enfin, cette démarche nous parait de nature à interroger le cloisonnement qui existe actuellement entre institutions et politique publique. Nous en sommes persuadés, ce n’est qu’au travers d’une approche globale incluant l’accès au logement, l’accompagnement médical et l’insertion par le travail, que nous viendrons efficacement en aide aux personnes en situation de grande précarité. Les services de la Ville devront pleinement s’engager dans sur cette voie du décloisonnement. Nous devrons également être très attentifs au fait que les services de l’Etat s’inscrivent également dans cette démarche car il est tout simplement inacceptable que la situation actuelle perdure et que, par exemple, la Direction du logement et de l’hébergement n’ait aucun lien avec l’Agence Régionale de Santé.

C’est en gardant cet objectif de décloisonnement bien en tête qu’il nous parait important de ne pas reproduire ce cloisonnement institutionnel au travers des groupes de travail qui seront mis en place dans les mois à venir. L’approche territoriale, se basant sur les arrondissements, pourrait se révéler plus intéressante.

Je vais poursuivre mon propos en vous présentant les conditions qu’il est pour nous, au groupe communiste-Front de Gauche, nécessaire de réunir pour lutter efficacement contre la grande exclusion à Paris :

- Fournir une adresse à tous les SDF. C’est un minimum et c’est la condition sine qua none pour permettre l’accès aux droits. l’Etat devra donc délivrer un plus grand nombre d’agréments aux associations qui proposent des domiciliations administratives. Des financements spécifiques pourraient également être envisagés et nous devrons augmenter le nombre de boites dépendant du Centre d’Action Sociale.

- Nous ne pouvons plus laisser d’enfant dormir à la rue, qu’ils soient accompagnés de leur famille ou totalement isolés, je pense aux nombreux cas de mineurs isolés étrangers.

- Les liens de proximité des familles qui viennent de perdre leur logement doivent être préservés coûte que coûte. Cela implique que la continuité de la scolarisation des enfants soit garantie par la recherche d’un lieu d’hébergement à proximité de l’école, et que l’accompagnement social de nos services sociaux de polyvalence se poursuive tant que la situation de la famille n’est pas stabilisée.

A plus long terme
- Il nous faut dès maintenant envisager la sortie du dispositif hôtelier au privilège de centres d’hébergements de proximité.
- Le Samu Social doit devenir un service public à part entière qui offre un cadre et des conditions de travail de qualité pour ses personnels.

Je souhaite enfin conclure mon intervention sur un propos d’actualité. La presse s’est récemment intéressée aux dispositifs anti-SDF qui fleurissent à Paris et dans de nombreuses villes depuis plusieurs années. Nous ne devons pas tolérer ces pratiques. Il est essentiel que la Ville mette en toutes les solutions à même de contrer ces stratégies sécuritaires car ce n’est pas par la maltraitance que nous règlerons le problème des SDF. Rappelons-nous bien que l’on mesure la valeur d’une civilisation humaine à sa capacité à protéger les plus faibles.

Publié le

7 juillet 2014

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