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Intervention de Ian Brossat sur l’installation des services du Ministère de la Défense sur le site de Balard

Monsieur le Maire, chers collègues,

L’avis de la Ville et de ce Conseil est requis, s’agissant du projet d’installation des services du Ministère de la Défense sur trois parcelles du sud-ouest du quinzième arrondissement : le fameux Pentagone à la Française. Cette requête est presque ironique. D’une courtoisie procédurière presque exagérée, sachant le peu de cas que l’Etat et le Gouvernement font de l’avis de la Ville – et des Parisiens en général. Je rajouterai même : le peu de cas que font l’Etat et le Gouvernement de tout avis qui ne leur est pas favorable et sans réserve. Des observations à faire sur ce « Balargone » ? Il ne manquerait plus que la Ville ait une opinion à ce sujet. La position de l’Etat et du gouvernement dans cette affaire se caractérise par une surdité orgueilleuse, dont la répétition confine à quelque chose du genre : « J’vais lui montrer qui c’est Raoul ». Et pourquoi ? Simple aveu de faiblesse ? Caprice ? C’est un peu plus compliqué que cela. En effet, en plus d’être remarquablement coûteux et de laisser croire à petits arrangements gênants, ce projet est une aubaine pour la droite parisienne qui désespère de s’opposer à la majorité municipale. L’occasion est trop belle.

De quoi parlons-nous ? De la création en plein Paris d’un ensemble gigantesque dédié au regroupement de presque 10 000 fonctionnaires : Ministère de la Défense, Etat-major des Armées, Etats-majors des trois armées de Terre, de l’Air et de la Marine, Centre de planification et de conduite des opérations, Délégation générale pour l’armement – j’en passe et des meilleures. L’objectif est donc de tout mettre dans tout, au titre d’une rationalisation du fonctionnement de l’administration et des dépenses, sur le modèle avoué du Pentagone américain. Sur le principe, rien à dire. Bien que le fiasco et les soupçons qui pèsent sur le FBI à la française auraient dû désespérer l’Etat de se lancer d’un autre exercice d’admiration transatlantique – mais tant pis. Tant pis si le terrain est en partie inondable, tant pis pour les soupçons de trafic d’influence et de corruption, tant pis si c’est encore Bouygues qui remporte le gros lot. Tant pis pour les trois milliards et demi d’euros, les 150 millions de rente – pardon, de redevance – pendant 27 ans dans le cadre d’un Partenariat Public Privé exemplaire. Tant pis ? La pilule passe mal. Et ce n’est pas le Front de Gauche qui le dit. C’est la presse qui le rapporte, c’est la Cour des Comptes qui s’interroge depuis 2009, ce sont deux juges d’instructions qui enquêtent. Mais « circulez, il n’y a rien à voir ».

Vraiment ? Il n’y a rien à voir ? C’est pour cette raison, probablement, que l’Etat passe en force : parce qu’il n’y a rien à voir. C’est pour cette raison, probablement, qu’il ignore ostensiblement les propositions de collaboration de la Ville. Qu’il ignore les recommandations de la commission d’enquête, la consultation publique ou les avis de l’autorité environnementale. Ou alors on ne voudrait pas qu’on l’on voit. Et l’empressement est notable, il est même noté par tout le monde. Seul le paiement est différé, puisque ce n’est qu’à partir de 2014 que le contribuable français verra la facture. 2014, une année dont même Nicolas Sarkozy sait qu’elle ne sera plus de sa présidence : Bouygues n’aura sans doute plus les mêmes amis aux mêmes endroits. Qu’importe, m’opposera-t-on, si l’intérêt général commande ce regroupement de nos services armés à Balard. Entre nous, c’est une curieuse vision du Pentagone, à la Française, quand on sait que l’original n’est justement pas en pleine ville mais en périphérie. Certains regardent trop de séries américaines. C’est une curieuse idée de l’intérêt général quand on se rend compte que ce projet a surtout comme avantage annexe de porter un coup aux politiques municipales de logement et, accessoirement, de transport collectif.

Intérêt général : que nenni. L’empressement, ici, participe bel et bien de l’intérêt de quelques-uns, de l’intérêt de l’UMP et de la droite municipale en particulier. Comme vous l’avez plusieurs fois rappelé, Monsieur le Maire, à l’origine, la Ville s’était mise d’accord avec la RATP pour une opération très profitable aux Parisiens dans ce quartier du quinzième arrondissement. A la place d’un dépôt de bus, rue de la Croix Nivert, 500 logements, les véhicules de la RATP étant déménagés sur un site plus grand, justement à Balard. Mais l’Etat, là aussi, fait la sourde oreille. Quel dépôt de bus ? Quels logements ? Au départ, d’une pierre, deux coups. A l’arrivée, une double peine : pas de bus supplémentaire, pas de logements. Les Parisiens n’ont-il pas besoin de logements ? Seuls les élus de droite du quinzième arrondissement y trouvent quelque satisfaction. Leur peur panique du logement et de la mixité sociale parle pour eux. Et c’est l’UMP et le gouvernement qui fait d’une pierre deux coups : dans le quinzième, des militaires, mais surtout pas de logement social. Bouygues, oui, mais pas de logement social. Cela tombe très bien.

Vous l’aurez compris, le Groupe communiste et élus du parti de gauche soutient ici l’avis défavorable proposé par la Ville. Car rien dans ce projet ne justifie l’empressement de l’Etat sinon d’entraver les politiques municipales et de contredire l’intérêt général et l’intérêt des Parisiens. Avec les voies sur berges, Balard est un deuxième champ de bataille. Le théâtre d’un affrontement fabriqué, ridicule et mesquin, où un pouvoir à bout de souffle cherche à rouler une dernière fois des mécaniques avant liquidation totale. Et à faire plaisir à quelques-uns au passage, à récompenser quelques fidélités. On voit très bien qui c’est Raoul. Et pour cette raison, nous ne varierons pas, nous ne sommes vraiment pas impressionnés.

Je vous remercie.

Publié le

7 février 2012

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