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Le Musée des Arts et Traditions Populaires mérite mieux qu’un projet culturel flou

Danièle Premel rappelle que les fondations n’ont pas l’ambition d’un réel maillage territorial de la culture et regrette le vide de la pensée et l’absence d’imagination du projet LVMH pour le Musée des Arts et Traditions Populaires.

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Chers collègues,

Comme l’a dit à l’instant Nicolas BONNET OULALDJ, notre position n’est en rien une position dogmatique ou caricaturale. Nous avons, en son temps, souligné l’apport des fondations privées telles que la Fondation L.V.M.H., voire la Fondation Pinault pour notre Capitale.
Mais en voyant l’image de ce 8 mars où Bernard ARNAULT présentait avec Mme la Maire et le Président de la République, la maquette et le projet de ce bâtiment, il me venait une pensée. De quand date le dernier grand projet culturel à Paris, marqueur et symbole de la France comme la grande bibliothèque, la pyramide du Louvre ? 2006, inauguration du musée du quai Branly par Jacques CHIRAC. Depuis 10 ans, plus rien. L’imagination des créateurs culturels serait-elle remplacée par l’imagination des hommes d’affaires ? Ce processus a des ressorts cachés que porte le mécénat actuel, en particulier depuis la loi 2003.

Le mécénat est devenu progressivement une forme aboutie de transfert des choix culturels de l’Etat au profit de grandes fondations privées, l’Etat ayant admis depuis plusieurs années qu’il ne pouvait plus qu’entretenir, et mal, les équipements existants. C’est un choix. Les Etats-Unis et plus largement les pays anglo-saxons le pratiquent depuis longtemps. Le risque n’est pas la baisse de l’offre culturelle, loin s’en faut, pas moins de 4 fondations privées à caractère culturel vont ouvrir dans ces prochains mois ou prochaines années à Paris, mais il est bien celui d’une concentration géographique et l’abandon de la décentralisation culturelle.

Il en est de la culture comme du reste. On n’installe pas une fondation à Vierzon ou à Vesoul, seul le service public de la culture peut et doit avoir l’ambition d’un réel maillage national. Je le disais au début de mon propos, c’est moins l’origine des fonds, car nous considérons que les mécènes ne font que rendre à la population une part de la richesse qu’ils ont pris sur le travail des hommes, que le vide de la pensée et l’absence d’imagination créatrice de ce projet, que j’ai vraiment du mal à caractériser dans cet ancien musée des Arts et Traditions populaires, que nous regrettons.

Le bâtiment sera séparé en trois modules d’inégales proportions.
Prenons le premier module. La tour, il n’y aura qu’un, voire deux étages consacrés aux métiers de l’art et de l’artisanat, un centre de documentation, quelques appartements pour résidences d’artistes ou d’artisans. Le tout habillé d’un pudique voile social, puisque la future académie des savoir-faire et des métiers d’art se fait fort de recruter des vocations dans les quartiers populaires. La petite salle de 680 mètres carrés devrait accueillir des expositions thématiques autour des métiers d’art. En fait, je suis plus convaincue qu’il s’agira d’un "show-room", un espace de présentation de fabrication qui présente les nouveaux produits destinés à la vente, ici pour les productions L.V.M.H. et les sous-traitants.

Quant à la grande salle de 2.600 mètres carrés, elle sera polyvalente. Elle pourra recevoir des expositions de renommée internationale, voire des concerts, 20 par an, et du sport. Une nouvelle fois, je n’ai rien contre les salles polyvalentes, mais où est le projet, où est le fil rouge, où est le sens ?

Nous sommes face à une idée qui pourrait tenir de la programmation du Grand Palais, de Pleyel, voire Bercy réunis. Ce n’est pas une caricature, l’esprit précisé par M. JAMET, Directeur général de la fondation, est celui de proposer un concert d’un orchestre symphonique interprétant des airs classiques populaires, comme celui du nouvel an à Vienne, des Proms londoniens, festival démocratique de concert et de démonstration de sumo. Il y aurait aussi une exposition temporaire sur l’art des tissus japonais. La mosaïque ainsi proposée n’est qu’un collage, un assemblage non pensé.

D’ailleurs, il nous a été confirmé que pour faire fonctionner ce grand ensemble culturel, il n’y aurait que 17 salariés à temps plein. Ils ne feront donc que de la programmation événementielle. Le nouvel écrin que Bernard ARNAULT va offrir à l’architecte GEHRY, dont on peut discuter du traitement de l’œuvre originale du Buisson, datée, mais témoin de l’architecture post Le Corbusier, lui permettra donc de compléter le tryptique Fondation L.V.M.H. et Jardin d’Acclimatation. Il est regrettable que l’on n’ait pas pu ou pas voulu mettre ce bâtiment dans la liste des appels à projets "Réinventer Paris" ou "Inventer la Métropole". Nous aurions eu peut-être un projet un peu plus fourni au niveau culturel. L’Etat a bien trouvé 10 millions pour clore la négociation avec la Ville et avec Bernard ARNAULT, il aurait pu le faire avant.
Le Président HOLLANDE aurait pu attacher son nom à un grand projet mémorial autour de la mémoire de l’esclavage. Ma collègue Raphaëlle PRIMET vous en parlera dans un instant. Il n’en sera rien. Les caprices de M. ARNAULT, sa compétition avec François PINAULT ont été plus forts, et l’Etat comme la Ville n’ont fait qu’arbitrer entre eux deux. Avec ce nouveau lieu, nous sommes loin, bien loin du lieu de communication humaine où se rassemble l’âme publique.

Publié le

2 avril 2017

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