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Réintroduire de la justice sociale dans nos collèges

Paris est la ville de France dans laquelle la ségrégation scolaire est la plus élevée.
Nous proposons de réintroduire de la justice sociale dans les dotations aux collèges en les soumettant au critère de la mixité sociale. Parce que la mixité sociale est une condition de la réussite éducative.

Retrouvez l’intervention de Jean Noël Aqua

Madame la maire, mes chers collègues,

L’école d’aujourd’hui est le creuset de la société de demain.
Donner à chacun.e les moyens de son émancipation, c’est forger une société de l’égalité, et donc de la liberté authentique.
Une mission centrale au cœur des valeurs de notre République, liberté, égalité, fraternité.

Seulement voilà, il y a le droit formel à l’éducation, et le droit réel. Si l’éducation est obligatoire pour tous, l’acquisition du savoir est, dans la réalité, très inégalitaire.
La France est un pays où les déterminismes sont parmi les plus forts, où les trajectoires scolaires sont prévisibles.
Seuls 4% des enfants d’ouvriers non qualifiés obtiennent un Bac +5 contre 41% des enfants de cadres supérieurs.
Implacable. Injuste. Inacceptable.

L’origine du problème est multi-factorielle. Les solutions aussi.
Mais un point incontournable est la ségrégation sociale du système scolaire.

Lutter contre cette ségrégation est un combat de longue haleine. Il ne peut se limiter à des choix individuels. Il doit porter sur le système qui produit cette ségrégation.
C’est ce que nous proposons dans notre délibération : moduler les dotations de notre collectivité aux collèges en fonction de leur mixité sociale, pour aider au final, les collèges les moins favorisés et inciter à la mixité sociale.

Le contexte à Paris peut se résumer en 3 points.

Tout d’abord, Paris est l’académie la plus ségrégée de France. Elle l’est plus que Londres ou New-York.

Le second point c’est l’origine de cette ségrégation. La ségrégation résidentielle y contribue pour moitié. Des quartiers ségrégés font des collèges ségrégés. Nous agissons sur ce point en promouvant une mixité résidentielle grâce au logement social. Mais la ségrégation des collèges s’explique aussi, pour une autre moitié, par le contournement de la carte scolaire vers l’enseignement privé. Le privé est donc à la fois le symptôme et la cause de la ségrégation.

Le troisième point enfin, ce sont des taux de ségrégation stupéfiants. D’un côté, le collège le moins mixte accueille 0% d’enfants d’ouvriers et de chômeurs, et 15 collèges, tous privés sous contrat, en accueillent seulement 1%. De l’autre côté du spectre, 15 collèges accueillent plus de 40% des enfants d’ouvriers et de chômeurs, certains allant jusqu’à 58%. Des écarts à donner le vertige.

Et pourtant, tous ces collèges sont financés par de l’argent public.
La loi Debré de 1959 stipule que « les dépenses de fonctionnement des classes sous contrat sont prises en charge dans les mêmes conditions que celles des classes correspondantes de l’enseignement public ».
Or, si les financements sont identiques, les obligations devraient aussi l’être.
Il est en effet curieux que des collèges ouvrent le tiroir-caisse pour percevoir de l’argent public (celui provenant des impôts).
Mais qu’ils ferment leurs portes, quand il s’agit d’accueillir la diversité de ce même public qui les fait vivre.
Cette délibération porte sur les moyens matériels accordés par notre collectivité aux collèges, et vise à promouvoir la justice sociale dans leur attribution.

Le financement des collèges recouvre deux aspects. L’un concerne le fonctionnement de base, incontournable (eau, électricité, chauffage, entretien des bâtiments ...). L’autre concerne l’éducatif : les sorties pédagogiques, le matériel d’enseignement, les livres, les voyages scolaires,...

Nous proposons donc de moduler la part éducative des collèges en fonction de leur composition sociale. Nous voulons augmenter la dotation des collèges qui accueillent le plus d’enfants défavorisés. Et donner moins aux collèges d’enfants déjà favorisés. Nous proposons une modulation de 1 à 10 sur cette part éducative, entre les collèges à moins de 5% d’enfants défavorisés et ceux qui en accueillent plus de 40%, en prenant en compte la composition du secteur de recrutement. Le dispositif s’appliquera pleinement dans 3 ans, laissant aux collèges le temps de revoir leurs copies en matière de mixité sociale.

Avec ces moyens supplémentaires, les collèges en difficulté pourront développer de nouvelles actions pour regagner en attractivité, améliorer le climat scolaire...

Cette mesure est un outil supplémentaire dans la boite à outils pour la mixité à l’école. Inspirée d’une expérience en Haute-Garonne et des travaux du CNESCO, cette modulation vise à introduire un peu plus de justice sociale.

A l’heure de la loi Blanquer, de la réforme du lycée et du baccalauréat, de la sélection à l’Université il est urgent de remettre la question de la justice et de la mixité sociale au cœur des politiques éducatives.

Les choix politiques de Macron poursuivent une même logique : une éducation à plusieurs vitesses, où les enfants des premiers de cordée sont encore, et toujours, les grands gagnants.

A l’inverse, pour nous, une école du savoir partagé par toutes et tous est possible. Par cette délibération, nous passons des mots aux actes.

Koffi Annan disait que « la connaissance c’est le pouvoir ». Par notre action, c’est un peu de pouvoir que nous redonnons à celles et ceux qui en sont dépossédés.

Publié le

14 juin 2019

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