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Stratégie résilience : pensons global, agissons local

Alors que depuis 2014, Paris a subi la baisse des dotations aux collectivités territoriales, le terrorisme et les situations de guerre entrainant la venue de nombreux réfugiés ou encore la crise climatique, la ville de Paris propose une stratégie résilience.
Nicolas Bonnet Oulaldj insiste à cette occasion sur la nécessité d’investir pour prevenir les risques.

Retrouvez son intervention

Permettez-moi d’abord quelques digressions avant d’arriver au cœur de la communication et des délibérations qui y sont associées.

Nous arrivons à notre moitié de mandat, et au bout de trois ans beaucoup de journalistes m’interrogent sur le bilan de mandat. Il me vient à l’esprit justement une situation que les autres maires de Paris n’ont pas connue, et qui serait proche de la question de la résilience, puisque nous avons vécu depuis ce début de mandat, au moins trois, voire plusieurs chocs.

Le premier choc est d’abord économique avec la baisse des dotations aux collectivités territoriales, qui nous oblige à un exercice budgétaire assez compliqué.
Le deuxième choc, vous l’avez évoqué dans votre communication, ce sont évidemment les attentats qui ont marqué le cœur de Paris, et cette situation de guerre qui a amené de nombreux réfugiés aux portes de Paris et au cœur de Paris. Et bien évidemment, la crise climatique avec notamment ses pics de pollution à répétition au centre de Paris, qui nous a questionnés et à chaque fois qu’un journaliste m’interroge, je dis : nous avons fait preuve de courage, de détermination et nous avons surmonté les obstacles dans cette situation, mais jamais je n’ai utilisé le terme de résilience et je vais vous expliquer pourquoi.

Ce concept de résilience, terme médical s’il en est, a été élargi par le professeur CYRULNIK, qui l’a utilisé pour parler de la capacité des personnes à se reconstruire et à s’épanouir, ce sont ses mots, après un traumatisme.
Depuis, il est devenu, pour moi, un mot-valise dans lequel se sont engouffrées les meilleures comme les pires théories.

Je vais commencer par les pires, en évoquant un article de cette semaine dans la "Nouvelle vie ouvrière" mensuelle de la CGT, qui vient d’inaugurer une rubrique sur le langage du monde du travail. Le premier épisode cette semaine est consacré au mot résilience dans le monde du travail.
Les chefs d’entreprises, en particulier les DRH, le définissent comme la capacité à résister aux chocs et à continuer son activité. Au Royaume-Uni, une enquête confirme que 80 % des DRH estiment que les salariés de demain seront recrutés sur leur capacité à la résilience, à survivre dans l’incertitude, tout un programme.
Drôle de destin pour ce mot de résilience, qui pour justifier les effets de la financiarisation du travail et la concurrence de tous contre tous deviendrait une qualité de résistance au stress des salariés face à des chocs, en oubliant au passage que le premier des principes de prévention est d’éviter les risques.

Ce mot de résilience est donc au cœur aujourd’hui de la bataille des idées, et dans cette bataille je préfère qu’il aille vers la prévention des risques.
Je le disais dans mon propos, la capacité de ceux qui contrôlent le langage est toujours de dévoyer le sens premier d’un terme afin d’en faire un concept qui ne peut être remis en cause, puisque répété à l’envi.

Dans sa leçon inaugurale au Collège de France en 1977, Roland Barthes soulignait : "Dès lors que j’énonce, je suis à la fois maître et esclave, je ne me contente pas de répéter ce qui a été dit, de me loger confortablement dans la servitude des signes, je dis, j’affirme, j’assène ce que je répète dans la langue, donc servilité et pouvoir se confondent inéluctablement".
Je pourrais ainsi parler aussi de l’économie collaborative, "ubérisation" et "airbnbsation" de la société démontrent la capacité du capitalisme à vampiriser des initiatives citoyennes.

En son temps, Michel Clouscard disait que la force du capitalisme est de vendre à la fois le poison et l’antidote, cette plasticité du capitalisme, sa capacité d’adaptation n’est plus à démontrer.
Je ne mets pas en cause votre volonté, Madame la Maire, de donner à ce concept la part d’humanisme qui est la sienne, mais j’attire votre attention sur le fait qu’au nom de la résilience, on peut déporter la notion de responsabilité des victimes sur les victimes, tout en gommant les causes et les origines des chocs.
Je pense qu’autant nous devons bien sûr faire face à ces chocs, nous devons avant tout chercher à comprendre l’origine et les causes. Car lorsqu’on parle des catastrophes climatiques, de la pollution, des guerres et de leur cortège de misère et de réfugiés, des attentats, il y a bien des causes. Et je n’étonnerai personne en disant que pour ma part, le capitalisme financiarisé est l’une des causes essentielles par sa course effrénée au profit maximum.

Qui est responsable de la pollution ?
Qui a tardé à s’attaquer au quasi- monopole des énergies fossiles ? On peut répondre l’automobiliste, mais qui offre les produits polluants au consommateur au lieu de lui offrir des produits propres ? Les constructeurs, soit, on se rappelle de l’affaire Volkswagen, mais qui laisse faire, voire encourage les constructeurs à ne rien changer ? Les pouvoirs publics.

Il y a donc bien une chaîne de responsabilités, qui à chaque étage amène des conséquences dont nous sommes les victimes. Notre pouvoir d’élus, en tout cas pour celles et ceux d’entre nous qui pensent que la politique a encore un rôle à jouer, doit faire preuve de courage politique, et sur ce dossier vous n’en avez pas manqué, Madame la Maire, mais aussi décrypter le système et expliquer la chaîne des causes à effets et pointer les responsabilités.

Prenons un autre exemple, qui est cité dans votre communication.
Le terrorisme, oui, vous comme nous avez souligné la capacité de résilience de la population parisienne au moment des attentats.
Oui, vous comme nous avez souhaité qu’un certain nombre de Parisiennes et de Parisiens soient formés aux gestes de premier secours et à l’urgence, mais dans un même temps, avons-nous fait assez pour que la population connaisse les origines de mouvements de radicalisation ?
Avons-nous fait assez que pour nos enfants, au lieu de se préparer à la terreur, à la peur, pensent à la paix, à l’égalité, à la justice comme objectifs d’une société moderne ?

Je pense à un grand programme de culture pour la paix.
Suite à un choc, l’Etat n’a pas fait le choix de l’éducation et de la prévention. Il a fait le choix de l’Etat d’urgence, des lois répressibles et liberticides. C’est un choix politique, assumé et sur ce sujet, on peut dire qu’il y a continuité entre M. SARKOZY, M. HOLLANDE et maintenant M. MACRON. Je continuerai de clamer, comme le Premier Ministre norvégien, au moment de l’attentat de Breivik, "il nous faut rire et chanter, et surtout ne pas avoir peur car c’est la démocratie, la tolérance qui doit nous guider". Ce message a trop vite été oublié par ceux qui nous gouvernent.

Ce phénomène est bien connu depuis que Naomi KLEIN l’a écrit dans son ouvrage, "La stratégie du choc" : "Le système capitaliste et les dominants ont besoin de chocs périodiques. Ceux-ci peuvent, y compris provoqués pour faire accepter par la population des mesures d’exception qui peuvent devenir la règle".

Alors, Madame la Maire, nous sommes dans notre rôle de préparer les villes aux différentes catastrophes, mais le chemin que je vous propose de prendre est celui d’investir pour prévenir les risques, comme vous le dites dans votre communication, réorienter les mauvais choix du passé, et je penserai à commencer par les politiques libérales et investir plutôt que baisser les dépenses publiques.

Vous évoquez plusieurs priorités notamment les inégalités, le dérèglement climatique, la pollution, la question des crues du fleuve, le risque terrorisme, les territoires et leur évolution, je pense notamment à la Métropole et au risque de disparition des départements. Je pense que nous devons nous poser la question des choix qui sont faits actuellement, notamment, le choix de faire des cadeaux fiscaux pour les patrons et d’aller vers moins de protection des salariés avec l’explosion du Code du travail, l’extension du travail du dimanche et les nocturnes mises en place dans la capitale avec les zones touristiques, est-ce que ce sont des choix qui vont vers la résilience ? Je ne le crois pas. Au contraire, je crois que cela aggrave les chocs.
Nous militons à l’inverse pour une évolution d’un nouveau modèle économique et social, durable, dans la production locale, dans l’économie circulaire, dans la recherche avec l’objectif de relever les grands défis auxquels nous sommes confrontés, en premier lieu les inégalités sociales, la pollution et le réchauffement climatique.

Nous aurons prochainement une délibération sur le "Fabriqué à Paris" avec cette proposition forte que nous avons défendue au Conseil de Paris pour relocaliser l’emploi durablement, retrouver une mixité sociale face à la gentrification des quartiers populaires. Le lancement de grands chantiers en termes de transition énergétique dans l’habitat, dans le transport, dans l’énergie, et bien d’autres secteurs industriels serait porteur de nombreux emplois et de résilience. Ce serait également l’occasion de relancer de grands services publics laissés à l’abandon aujourd’hui, je pense notamment aux transports comme la R.A.T.P. et la S.N.C.F. mais aussi à l’énergie, et je pense notamment aussi à la santé.

Autant de défis que nous devons relever, mais pas dans une politique économique libérale, dans une politique de la relance, de la relance économique qui serait, à mon avis, porteur d’un nouveau modèle économique, et donc de résilience.
Si nous faisons que décliner le célèbre concept de Margaret Thatcher "There is no alternative", qui brime la capacité d’invention et la part d’utopie qui doit rester au fond de nous et qui reste le meilleur des moteurs.

Je sais que vous, Madame la Maire, faites partie des personnes qui ne sont pas résignées et vous continuez de croire en leur capacité de changement dans l’intérêt des populations et pas à leur détriment.

Alors faisons de notre slogan sur la résilience, celle qui était celle du Forum social mondial, pensons global, agissons local mais n’abandonnons jamais le concept pour un autre monde qui, lui, devrait être entièrement résilient.

Je vous remercie.

Publié le

9 octobre 2017

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